05 mars 2009

L'écriture ou la vie

En passant sur le Divan Fumoir Bohémien, voilà ce sur quoi je suis tombé :

"De quels repas se souvient-on ?

De ceux qui furent délectables, ou pour la bouche, ou pour l'esprit. Ce ne sont pas toujours les mêmes.

Les plus exquis de tous  n'ont-ils pas été ceux que l'on improvisa ? On se souvient trente ans après de deux œufs sur le plat - un peu trop cuits sans doute - mais la main qui tenait la poêle était si belle."

... et qui m'a rappelé que j'ai l'intégrale des pièces de Sacha Guitry dans ma bibliothèque. Il faudra que je m'y attaque un jour, depuis le temps que j'aimerais mieux connaître ce dramaturge dont on trouve des citations partout. Tiens non, je n'ai que le second volume de ses pièces. C'est toujours ça; le voilà rejoignant la pile des livres à lire...


Mais ce n'est pas de Guitry que je voulais vous parler aujourd'hui; c'est de Jorge Semprún et de son récit L'écriture ou la vie.


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Un récit, par éclats, de son expérience au camp de concentration de Buchenwald où il a été déporté de septembre 1943 à avril 1945. Un récit de l'horreur donc, comme tous les autres récits de camp de concentration. Mais très différent d'eux, car ce n'est pas un récit de déshumanisation, d'indignation face à la barbarie nazie, ou un mémorial élevé aux disparus. Enfin si, mais il ne l'est que très partiellement. Ce qui fait son essence n'est pas l'horreur, la mort, mais la traversée de l'horreur et de la mort accomplie par l'homme toujours vivant aujourd'hui, de la survivance de la vie à travers la mort, et par-delà la mort.

Ils sont en face, l'oeil rond, et je me vois soudain dans ce regard d'effroi : leur épouvante. (...)
Ca peut surprendre, intriguer, ces détails : mes cheveux ras, mes hardes disparates. Mais ils ne sont pas surpris, ni intrigués. C'est de l'épouvante que je lis dans leurs yeux.
Il ne reste que mon regard, j'en conclus, qui puisse autant les intriguer. C'est l'horreur de mon regard que révèle le leur, horrifié. Si leurs yeux sont un miroir, enfin, je dois avoir un regard fou, dévasté.
(...)
Une idée m'est venue, soudain - si l'on peut appeler idée cette bouffée de chaleur, tonique, cet afflux de sang, cet orgueil d'un savoir du corps, pertinent -, la sensation, en tout cas, soudaine, très forte, de ne pas avoir échappé à la mort, mais de l'avoir traversée. D'avoir été, plutôt, traversé par elle. De l'avoir vécue, en quelque sorte. D'en être revenu comme on revient d'un voyage qui vous a transformé : transfiguré, peut-être.
J'ai compris soudain qu'ils avaient raison de s'effrayer, ces militaires, d'éviter mon regard. Car je n'avais pas vraiment survécu à la mort, je ne l'avais pas évitée. Je n'y avais pas échappé. Je l'avais parcourue, plutôt, d'un bout à l'autre. J'en avais parcouru les chemins, m'étais perdu et retrouvé, contrée immense où ruisselle l'absence. J'étais un revenant, en somme.
Cela fait toujours peur, les revenants.


La victoire de la vie face à la mort, s'imbibant et s'emplissant de la mort, tirant sa force irréductible de l'essence même de son antagonisme absolu (on voit d'ici les références hégéliennes de mon discours...). Où la vie et la mort ne sont plus des opposés, mais de quasi-synonymes au sein de la fraternité des prisonniers face à la haine des officiers SS.
C'est bien cela qu'oppose Jorge Semprún : non pas la vie et la mort, mais la fraternité et la haine, dans un parallèle qu'il fait lui-même, avec la réflexion d'André Malraux qu'il place en exergue de son livre "... Je cherche la région cruciale de l'âme où le Mal absolu s'oppose à  la fraternité" :


Il m'a semblé alors, dans le silence qui a suivi le récit du survivant d'Auschwitz, dont l'horreur gluante nous empêchait encore de respirer aisément, qu'une étrange continuité, une cohérence mystérieuse mais rayonnante gouvernait le cours des choses. De nos discussions sur les romans de Malraux et l'essai de Kant, où s'élabore la théorie du Mal radical, das radikal Böse, jusqu'au récit du Juif polonais du Sonderkommando d'Auschwitz (...) c'était une même méditation qui s'articulait impérieusement. Une méditation, pour le dire avec les mots qu'André Malraux écrirait seulement trente ans plus tard, sur "la région cruciale de l'âme où le Mal absolu s'oppose à la fraternité".

Ce qui est infiniment révoltant, ce n'est pas de mourir en soi; c'est de mourir de la main du Mal absolu, d'être la défaite d'une parcelle de la fraternité à laquelle il s'oppose.
C'est ainsi que j'interprète l'absence de culpabilité que Jorge Semprún éprouva en revenant vivant de Buchenwald, contrairement à Primo Levi ou Martin Gray : être vivant, ce n'est pas être coupable de la mort de milliers d'autres moins chanceux que soi; c'est être le témoin de la victoire de la fraternité humaine contre le Mal.


Un livre saisissant et générateur d'une réflexion nouvelle sur le phénomène des camps de concentration et le statut des survivants - à lire donc !

Posté par Fantomiald à 15:15 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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