14 février 2010

Un dimanche matin, d'il y a 5 ans.

IMG_1800



Je me rappellerai...

Me lever à 7H30 un dimanche, dans la cuisine des logeurs me faire griller deux tranches de pain et du thé, en calibrant le déroulé exprès pour que la bouilloire sonne juste au moment où je finis de mettre le beurre sur le pain. Hop, dans la chambre.

Bosser en pyjama de 7H30 à 10H : 1H de latin, en mangeant mes tartines. 5 pages de vocabulaire, 5 pages de grammaire, 5 lignes de petit latin. 1H d'anglais en buvant mon thé refroidi. 1 chapitre de vocabulaire, 1 chapitre de grammaire, 1 relecture de version. Une demi-heure... ah ben non merde, j'ai débordé. Ca m'apprendra à ne pas boire mon thé plus vite.

10H : Froid. Douche. Vite. Je déclame des vers de Racine sous l'eau chaude. Phèdre entre deux bulles de savon. Athalie en ouvrant le shampooing. Andromaque en me récurant la tête.

10H15 : pas tout à fait sèche, à moitié habillée, je manque tremper mon carnet de citations en vérifiant les vers. Je chope un bouquin de philo, un bouquin d'histoire et un bouquin de lettres. Spinoza, Milza-Berstein ou le cursus Roman ? 'Tte façon faut que ça soit fini dimanche soir...

10H45 : Je me contorsionne pour mettre mes chaussettes sans perdre ma page de l'Ethique.

11H30 : Cinq chapitres avalés, fichés, disséqués, m'en reste encore 12. On tourne.

12H30 : Etats-Unis, France, URSS entre 45 et 53 OK, on commence les relations internationales.

13H : Merde, va falloir bouffer. Non, faut que je finisse les craquements de la domination coloniale. Bon. Je finis, et je vais bouffer. Mais pourquoi POURQUOI cette putain de mèche me retombe toujours dans les yeux ? Ah ben oui, me suis pas peignée. Heureusement que j'ai que 10 cm de tifs, hein.

13H30 : Ah mais nan, peux pas, suis en train de ficher le deuxième chapitre de la décolonisation, faut que je finisse, sinon je vais oublier le déroulé chronologique.

14H30 : Bon on va y aller là. Juste le dernier chapitre, promis. Sinon, je vais oublier.

15H : Finiiii. J'ai faiiiiiiim. J'ai faiiiiiiiim. J'ai f... Bon. Tu veux quoi ? Brandade de morue ou poulet basquaise ? Hop, micro-ondes. 5 mn de gagnées pour peaufiner la fiche. Zut et crotte. Pourquoi ils font pas des barquettes qui crament pas les doigts ? Ca doit pas être compliqué, quand même. Allez, une fourchette, et on tourne.

15H10 : Le roman du XVIe au XXe siècle. J'en suis au XIXe siècle, hop. Les citations de Balzac ont un goût de morue. Ah non, c'est ma brandade. Quoi, j'ai pas encore fini ? J'ai besoin de ma main droite, moi, pour stabiloter ! Sinon je vais OUBLIER.

16H30 : Mais ça pue la morue, c'est quoi ? Ah. Ma brandade. Oublié de laver l'assiette. Pas grave.

17H30 : Bon, stop. Je suis à 214 p. chapitre 14 du cursus roman, y m'en reste 6, je finirai demain. Un thé ? Comme ça t'as le temps de laver l'assiette et les couverts avant de revenir bosser.

17H40 : Quoi, t'as pas encore fini ton thé ?

17H42 : Bon allez, tu fatigues là. Récréation. Choisis : Sous le Soleil de Satan, Les Faux-Monnayeurs ou La Duchesse de Langeais ?
...
Va pour la Duchesse de Langeais. Elle, tu pourras toujours la refourguer dans une dissert.

17H53 : Ah ben j'ai fini, il ne me restait que 50 pages. Zut. Bon allez, un peu de Bernanos. UN PEU, hein.

18H05 : Mais putain, c'est qui à la fin ce curé de Langres ? C'est Donissan ou c'est pas lui ?  Ahhh voilà, c'est lui. Alors c'est qui le saint homme ? C'est lui aussi, ou bien ? Pourquoi les auteurs sont jamais foutus d'appeler leurs personnages principaux par un seul nom ?

18H10 : Mais c'est QUOI ce bouquin ?? Merde, mais c'est QUOI ces putain d'ellipses temporelles toutes les dix pages ? Il est où le narrateur ? C'est le diable, ou c'est Dieu ? Ou c'est le curé ?? Putiiiiin je comprends RIEN.

18H15 : Nan, mais c'est pas possible ce truc. Laisse tomber. Retourne faire tes plans de commentaire sur Jules Verne. Ca au moins c'est lisible, t'as AU MOINS l'impression de piger toute la structure du récit à la première lecture.

18H16 : ... Ah, mais ça y est, j'ai compris. Quand c'est écrit Donissan, c'est Dieu qui parle. Quand on dit "le curé de Langres", c'est un des paroissiens qui parle. Le saint homme, c'est le Diable qui parle. Euh, attends. C'est Dieu ou le Diable ? Zut alors.

18H17 : En fait on ne sait pas quand c'est le Diable, et quand c'est Dieu. Fait chier. Il l'a fait exprès ou quoi ?

18H19 : Ahhhh mais ouiiii ! Mais bien sûr qu'il l'a fait exprès ! Pour montrer que le héros est le cœur du combat entre Dieu et le Diable. Que tout ce qu'il dit, fait, pense, peut être le fait de Dieu ou du Diable. Et que lui-même ne sait pas de quel côté ce qu'il fait le fait pencher : Dieu ou Diable ? Et en plus le lecteur peut même pas trancher pour lui, car on ne sait pas QUI est le narrateur. Si c'est Dieu ou le Diable... Et la narration elle-même est tellement ambiguë qu'on peut l'interpréter aussi bien divine que diabolique.
Putain, trop fort ce Bernanos.
Maintenant je comprends pourquoi le prof parlait de métaphysique de la narration...

18H30 : Putain, il m'aura fallu 1/2H pour piger deux mots du cours de lettres. DEUX MOTS. C'est plus un cours condensé ça, c'est une ultraconcentration à l'échelle nanocentimétrique du discours critique post-barthisant...

18H31 : Bordel, mon plan de commentaire sur Verne ! Hop, on s'y met, mon petit !

18H40 : C'est quoi ce putain de texte ?! Ca fait trois fois que je le lis, et je ne trouve RIEN. Je suis censée trouver QUOI ?! Pas un seul effet de style. Pas un seul dialogue. Rien que de la description !
...
Hééééé, mais oui, la description...

19H10 : OK, j'ai mon plan. J'ai le droit de faire une pause ? Nan, j'ai pas le temps. J'ai pas fini l'histoire.

19H11 : Bon, OK, voilà le planning : Des Empires aux Tiers-Mondes, 1H. Le Genette, 50 pages, 3/4 d'h. L'Ethique, 4 chapitres, 1H. Et après, on finit Bernanos, ça fait 23H30 dernier délai. OK, ça marche poulette.

20H : J'y arriverai jamaiiiiis. Y'a au moins trois mille dates à retenir, putain. Et je ne vois pas comment compresser plus encore tout le déroulé pour tenir sur 2 feuilles... Mais comment ils font les agrégatifs d'histoire ?

20H11 : Encore DEUX MINUTES. Laissez-moi deux minutes, et JE VAIS Y ARRIVER.

20H15 : Yeaaaaaaaah, bouclé ! Allez, le Genette ! Le Genette ! A fond la caisse !

21H pétantes : Genette bouclé, on va les bouffer ces 4 chapitres de philo ! Alleeeeeeeeeez... Flanche pas, plus que 4 petits chapitres de rien du tout et au lit, bordel !

21H30 : Putain. Putain. Putaiiiiiiiiin. J'y comprends riiiiiiien.
...
Allez, tu vas y arriver. Mais siiiiiiiiii.

22H15 : Pff. Pfff. Pfffffiniiiiiii. AU LIT !

22H30 : Haaaa, enfin dans mon lit ! Avec Bernanos. Alors, où j'en étais déjà ? Ah oui, l'enfant qui se meurt et que Donissan doit ressuscitfffflllblmrfll...zzz...ZZZ...ZZZ...


Déjà 5 ans que je suis sorti de khâgne la tête haute, totalement métamorphosé.

Quatre années qui rachetèrent sept ans d'intégration apocalyptiques.

Dire que je dois à la khâgne d'être ce que je suis serait peu dire : je lui dois la vie.


IMG_0454

Posté par Fantomiald à 20:09 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,


Commentaires sur Un dimanche matin, d'il y a 5 ans.

Nouveau commentaire