23 juillet 2009

Courir

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La chaleur de la journée commence à tomber. Le soleil, déjà plus bas que les immeubles, commence à s'amoindrir.
C'est là que je démarre en petites foulées. Il y a du sable, des cailloux. Un peu de terre, un peu d'arbres. La fraîcheur du soir qui monte.
Cela me suffit pour courir.
Le début est chaotique, heurté. Comme toujours. Modifier la foulée, à petits coups. Moduler son souffle. Se couler dans le rythme, s'y installer. Et, une fois que c'est fait, détacher les yeux du chemin, des petites bagatelles qui font vaciller, parfois trébucher. Jamais plus qu'un instant.
Regarder les arbres, le ciel qu'entache le crépuscule. Se rappeler d'autres frondaisons, d'autres cieux...
La même fraîcheur de la terre après la pluie. L'odeur, plus forte, qui prend à la gorge.
Cet escalier mousseux qu'on enfila et dévala mille fois. Cette décharge d'immondices peuplés de poules et d'enfants aux grands yeux.
C'est la même sueur qui tient à mes tempes, coule dans mon dos. Le même cœur qui bat à s'en étouffer derrière mes côtes, et qui cherche à juguler ses propres palpitations.

C'est toujours ce même visage d'enfant que je vois lorsque j'ouvre la porte, et que je m'approche des lits. Ce visage que je rapprochai d'un joker, étrangement en pointe. Ces yeux, qui ne cessaient de bouger, et dont je découvris, au fil du temps, qu'ils ne faisaient que suivre le vol de l'ange.
Et cet inaltérable, ineffaçable sourire.

Punnam, Smitha, Rahwl avaient leurs adeptes. Sagar seul semblait n'attiser aucun regard, ne susciter aucun attachement particulier, et être toujours content de tout.
Je n'avouai jamais ma préférence pour ce petit être aux yeux papillonnants et cette tête si lourde qu'elle en semblait plus pesante que son corps tout entier.
Chacun d'entre nous avait besoin de cet attachement, de cette douceur secrète d'avoir place d'honneur dans un cœur d'enfant. Et chaque enfant avait besoin du déferlement d'affection qu'engendrait cet attachement.
Chacun, au cœur de la dureté et de la misère, se nourrissait de cette attache très pure.
Je m'occupais plus souvent de Rahwl et Smitha pourtant; mais c'était Sagar que je préférais. Pour son sourire et sa bonne humeur incessante, qui contrastait avec les éclats de colère ou de pleurs des deux autres.
Punnam ne pleurait pas non plus, mais ne bougeait presque pas, car elle était aveugle. On ne pouvait guère communiquer avec elle autrement que par bruitages, chansons et gazouilleries. Ce qui n'était, hélas, pas du tout mon rayon. Je laissais donc à d'autres plus doués que moi le soin de la divertir.

...
Deuxième tour. Je suis bien rentrée dans le rythme; je sens mon souffle aller sans entraves, mes jambes se dérouler avec régularité.
Je contemple le ciel s'obscurcissant et la clarté pâle du crépuscule reculer devant l'illumination orangeâtre des lampadaires.
Je vois les feuillages des arbres se découper en ombres chinoises sur ce ciel bleu de nuit.

Et je revois, encore et toujours, ce visage dont le sourire m'accueillait chaque matin, comme tous les autres, Français, Népalais, Indiens, handicapés physiques et mentaux, sœurs, servantes et miséreux, sans un frémissement.
Je revois ce visage pâlir au fil des jours, ces paupières s'alourdissant, cette tête s'abaisser et les commissures de ses lèvres se refermant un peu plus chaque matin.
Ces convulsions qui s'accroissaient, cette toux qui prenait au dépourvu, ce front fébrile et trempé de sueur.
Et ces yeux qui ne parvenaient plus à suivre l'ange dans son vol, et ne clignaient presque plus que pour se rendormir.

Et surtout, ce soir-là, où, assise sur la marche séparant la maison des sœurs de la cuisine commune, je regardai en silence les deux silhouettes devant moi, l'une drapée dans son sari blanc, l'autre tenant Rahwl dans ses bras.
Où il me suffit d'éprouver la noirceur de la nuit et le calme des paroles de la Mère supérieure pour comprendre.

...
Je cours toujours. Je sais que je devrais m'arrêter maintenant.
Mes pieds poursuivent la cadence, sans flancher.
Je me laisse porter.

Sans verser de larme ce soir-là, je sais que chacune de nous en silence remit à Dieu ces quatre enfants, Sagar, Smitha, Rahwl et Punnam
Pour demander que ce qui devait être soit; mais que cela ne soit pour eux qu'une délivrance.

Mais nul ne sut l'heure de l'accomplissement, car nous partîmes avant qu'il n'advienne.

...
Je ralentis, jusqu'à ce que mes pas ne décollent plus du sol. J'ai les cheveux trempés, et mon tee-shirt est bon à mettre à la machine.
L'escalier mousseux, l'odeur fade de pourriture et les bourdonnements des mouches se sont tus.
Je marche. La nuit est tombée, et je vois mon souffle se ralentir, pendant que la chaleur s'évapore autour de moi.
Je n'ai pas besoin de regarder ma montre pour savoir que j'ai couru nettement plus longtemps que d'ordinaire. Je la regarde quand même, pour chiffrer l'excédent.
Trois tours et demi. Sept kilomètres. Faits en 50". Soit 10" et 2 kilomètres gagnés.
La sueur commence à coller mon tee-shirt sur mon dos.
J'inspire une grande goulée d'air, avant de m'essuyer le visage. Je cligne des yeux, sans savoir si ce sont les larmes ou la sueur qui me brouillent la vue.


Et j'espère seulement qu'aujourd'hui Sagar Kujur, souriant pour l'éternité, repose en paix.


Posté par Fantomiald à 00:40 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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